Conclusion...?

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France - A la maison
de Moi!, le 22-01-2008

Conclusion...?

Première question : comment écrit-on une conclusion sur sept mois de voyage ? Comment conclut-on un tour du monde ? Comment sait-on qu'un tour du monde est « concluable », d'ailleurs ?...
D'accord, le voyage est fini, mais ensuite, le reste, l'après-voyage, il se finit quand ?....

Deuxième question : que dire aux autres sur un tour du monde en solitaire ? Comment partager ses émotions, ses surprises, ses peurs, ses intuitions, ses inspirations ? Encore faudrait-il arriver à mettre des noms sur ce qui n'est encore qu'un amas d'étincelles disséminées aux quatre coins de ma mémoire...

Pourtant, je l'avais promis, alors je vais m'y essayer : je vais essayer d'écrire une conclusion...
Je vous fais confiance : toi, lecteur avisé du monde de sissou, tu comprendras vite que ce n'est qu'une esquisse...et que la vraie conclusion ne sera probablement jamais écrite, parce qu'elle arrivera tard, bien plus tard
Il me faudrait, pour écrire une conclusion, le temps d'arriver à faire mûrir ces fameuses étincelles...

En janvier dernier, il y a presque un an, je partais, seule, pour un tour du monde...
Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, Buenos Aires, Ushuaia, Punta Arenas, Santiago, Auckland, Sydney, Nouméa, Singapour, Bali, Kuala Lumpur, Dehli, l'Himalaya, Hong Kong, Shanghai, Pékin, Oulan Baator, les steppes mongoles, le transibérien, Irkoustk, Krasnoiarsk, Moscou, Saint Petersbourg...toutes ces destinations me faisaient rêver ; l'idée de partir avec mon sac à dos, en mode baroudeuse, aussi et le pressentiment que j'allais faire de cette « aventure » une occasion de rencontres avec tout plein de gens, encore plus...

Evidemment, avant le départ, je n'avais pas réalisé l'ampleur de la chose.
Je m'étais préparée, un peu, très vite : j'avais choisi les destinations, j'avais préparé mon matériel et mon sac à dos, j'étais passée chez le médecin, et j'avais négocié une date de retour avec mon amoureux...Je me sentais détachée, portant un regard de technicien pressé sur cette phase de préparation.

Et puis, c'est le départ : le déchirement à l'aéroport, mon épisode « chutes du niagara » face aux douaniers, les sanglots dans les yeux d'Antoine, et l'impression de n'être qu'une poussière minuscule en face de ce défi que je m'étais lancée, sans y penser, un jour d'optimisme démesuré...
Je viens de réaliser violemment que je pars pour 7 mois, seule, et sans la moindre idée de ce que je vais trouver !

Peur panique et envie de tout abandonner, de rentrer, de me remettre au chaud dans ma petite vie douillette.
Je me souviens avoir haï profondément tous ces gens qui ressassaient : « Un tour du monde ? Tu pars pour un tour du monde ?...Tu as tellement de chance ! »...J'avais envie de leur balancer toute ma détresse et mon stock de larmes à la tête, et ma solitude, aussi...
Je me souviens avoir envisagé un plan « B », le plan « j'annule tout et je rentre » ; je me souviens avoir regretté ma vie bien réglée de parisienne installée : « boulot - sorties - shopping »...
Et pourtant, au fond de mon c%u0153ur, une petite voix insistante : j'ai choisi ce tour du monde, alors quoi !, je finirai bien par me souvenir du pourquoi je suis partie...

Peur aussi, d'être trop vite occultée de la vie des gens, de mes amis, de ma famille, en France...
J'entends encore mes amies, au téléphone, la veille de mon départ « Oh, tu sais, nos petites vies, à nous, te paraîtront si ennuyeuses... ». Mais vont-elles comprendre, à la fin, toute l'importance que j'attache à garder le contact ?...
Je ne vois mon tour du monde que comme une parenthèse, dans laquelle j'invite, par l'écriture de mes carnets de route, tous les gens qui me sont chers...j'ai besoin qu'eux m'invitent dans leurs sphères quotidiennes, besoin de savoir que j'existe pour eux !


Et puis, très vite, le malaise fond...et je ne me souviens que très peu avoir eu le regret de partir...Je viens de me souvenir pourquoi j'ai choisi une vie de tourdumondiste et je me prends au jeu : ce voyage est un oasis de liberté pure dans ma vie...et j'en profite !
Exit la fatigue des petits matins brumeux et non inspirés ; exit la vie sans étincelles d'une Parisienne contrainte à son emploi du temps de travailleuse ; je me sens pousser des ailes... !

Tous les jours, sans répit, je visite, je marche, je découvre, je rencontre, je parle, je ris, je fais connaissance, ...je profite de la vie pour faire ce qui me plaît, à pleine vitesse !!

Evidemment, il y a bien quelques baisses de moral, de temps en temps : la solitude affective (j'ai beau rencontrer des gens, je ne fais que les croiser...Impossible de m'attacher !), la fatigue de ces journées sans répit, de ces semaines sans week-end (dimanche ou lundi, même rythme !)...
Parfois je craque : je rêve de moments de conforts, de moments de glandouille, avachie dans un salon, à écouter de la musique, je rêve de ne plus galérer pour savoir où dormir, acheter un billet de train, trouver où manger, surveiller mes affaires, faire attention à tout...
Parfois j'ai peur : comme ce jour, à Rio, où je ne cessais de me répéter que ma disparition n'interpellerait personne...il y a tellement de gens étalés dans les rues partout, que si je tombais raide, au milieu, personne ne me secourrait !...Perdue au milieu de l'anonymat de cette foule de démunis, il me faudra deux bonnes heures pour calmer ma panique et me dire que si, quand même, je compte, en tant qu'individu, au moins pour mes proches même loin !

Petit à petit, je me fais à mon nouvel univers...
Et je m'identifie à cette sissou tourdumondiste, qui porte un regard neuf et étonné sur le monde que je découvre. Je prends l'habitude d'observer, de noter, de réfléchir, de me poser des questions ; j'ai pris conscience de certaines de mes limites, des repères qui me sont nécessaire pour exister et me sentir chez moi, partout où je me pose...
J'ai pris mes habitudes de tourdumondiste !
Parfois, même, un petit vertige de liberté, celui dont j'ai déjà parlé dans un précédent texte (Je me souviens...) me titille le fond de l'estomac, je me sens libre, je me sens bien, je profite du présent, je ne veux pas penser au retour !

Voilà, ça fait maintenant cinq mois que je suis partie...
Antoine vient me rejoindre à Hong Kong, pour un petit périple de dix jours en Chine...Les retrouvailles sont merveilleuses...le premier jour !
Très vite, il devient évident que cette vie de tourdumondiste que je me suis construite, seule, à l'autre bout du monde, n'est plus compatible avec un projet de couple. De bêtes choses matérielles : depuis que je voyage, j'ai fait de tels compromis avec le confort que mes normes en la matière sont très basses, trop basses pour Antoine !
Des conflits plus structurants, aussi : je n'ai plus l'habitude de partager mes décisions, mes envies, mes projets avec un autre sur une aussi longue période ! Je comprends tout comme une atteinte à ma liberté !
Je m'aperçois vite, aussi, que j'ai érigé en « règles de voyage » mes habitudes de tourdumondiste : j'ai du mal à supporter qu'Antoine ait d'autres références, d'autres repères, d'autres envies...J'ai l'impression que ça remet en cause les repères sur lesquels je me suis appuyée depuis mon départ !
Il nous faudra du temps, et d'innombrables discussions pour dissiper ces malaises, me réhabituer à l'autre, et recommencer des projets communs...
Qu'aurait été mon retour en France sans cette « remise au point » au bout de 5 mois de voyage ? Que devient-on quand on voyage un an en solitaire ?

Le voyage continue : 5ème mois, 6ème mois...
Et puis, je sens la fin...l'appréhension du retour, le compte à rebours...et le retour.
L'euphorie des retrouvailles avant l'anémie des mois sans projets...

Et puis, l'envie qui revient, progressivement, les germes d'intuitions récoltés en voyage, qui commencent à pousser...Et l'envie de faire des choses, l'énergie de s'engager à nouveau !


On me demande souvent si j'ai changé, découvert de nouvelles choses sur moi. Probablement, mais il est trop tôt, encore, pour tirer un bilan.

Suis-je devenue plus forte ? Peut être, mais ceux qui me connaissent vous le diront : même avant mon départ, j'étais déjà une forte tête, volontaire et déterminée pour les choses qui me tiennent à c%u0153ur.

Suis-je devenue plus sûre de moi ? Pas certain : je sais ce dont je suis capable, je sais aussi qu'il y a plein de choses dont je ne suis toujours pas capable ! En même temps, je ne partais pas pour me prouver quelque chose !...

Ai-je moins peur ? Des piqûres, des prises de sang, des insectes ? Absolument pas ! Des risques que je prends à courir seule, à deux heures du matin dans les rues des grandes villes ? Je n'avais pas vraiment peur avant de partir, déjà... J'ai passé sept mois toujours sur le qui-vive, à essayer de décrypter les situations un peu délicates, à cacher mes affaires pour les protéger contre le vol ; j'en conclus que je sais être prudente, c'est tout !

Ai-je appris ? Certainement ! Des choses tangibles, issues de mes lectures, de mes découvertes, de mes visites, de mes rencontres...mais beaucoup de ressenti, aussi !
Par exemple, c'est un fait, presque un cliché : j'ai de la chance d'être ce que je suis, une fille libre, issue d'un pays libre...Vu de l'extérieur, ça paraît presque banal !
Mais je ne l'ai jamais tant compris qu'au moment où je l'ai ressenti au fond de moi. Toutes ces occasions où je me suis assise, libre, la tête haute, seule, dans un café ou un restaurant, par exemple...Parce que je suis une fille, parce que j'aurais pu naître avec une autre religion, dans un autre milieu social, dans une autre famille, dans un autre pays, j'aurais pu ne jamais connaître cette liberté !
J'ai compris la chance que j'avais d'être une fille libre, en bonne santé, diplômée et relativement riche, issue d'une famille sans histoire, sans religion restrictive ; j'ai compris que j'avais de la chance de pouvoir choisir mon avenir, de m'habiller librement, de gagner seule ma vie, de choisir de la partager, ou non, avec l'homme que j'aime...
J'ai physiquement ressenti la pauvreté : celle qui condamne une femme à se soumettre aux règles du plus fort, à se prostituer, parfois, la pauvreté qui te condamne, toi et tes enfants, aux poubelles et à la saleté, et à observer, de l'autre côté de la barrière, ces riches qui ne te regardent plus, la pauvreté qui te condamne, comme dans les favelas brésiliennes, ou les décharges indiennes, à l'anonymat de la foule des moins que rien...
Un ramassis de clichés, vus de l'extérieur, certes : une voyageuse qui écrit ce que je viens d'écrire, c'est tellement élimé, comme sujet, que ça en devient usant ! Et pourtant, au risque de paraître stupide, j'insiste, parce que j'ai physiquement ressenti, au fond de mon estomac, cette différence...

Ai-je décidé de renoncer à mon confort de vie ?...je serai honnête : non, je ne crois pas !
Beaucoup de voyageurs prétendent que leur voyage leur apprend que le confort est superflu, et annoncent, à qui veut les entendre, qu'ils renonceront à tout en rentrant ! Le feront-ils vraiment ?
Ils auraient bien du courage !
Moi, je suis franche : je m'en sens incapable. Certes, après ce que j'ai vécu, je sais que je suis capable de dormir sur une paillasse poussiéreuse, de me laver avec 2 boites de conserve d'eau, de vivre à la bougie, de manger du fromage au goût de bouse de vache ou de faire pipi dans un trou terreux dégoûtant dans lequel j'ai peur de tomber...Mais je préfère des toilettes propres, une couette confortable, une vie à l'électricité et le chauffage dans mon salon ! J'assume.
Je suis née dans une société de confort, j'en ai besoin !
Certes, j'ai l'impression n'avoir jamais autant parlé « Ecologie et Développement Durable » depuis que je suis rentrée, n'avoir jamais autant embêté mon entourage pour trier les poubelles, recycler l'eau et éteindre les lumières...mais est-ce réellement une conséquence de mon tour du monde ?
Je n'en sais rien...



Bon, finalement, j'ai dû changer, c'est sûr ! Mais je ne découvrirai tout ça qu'au fur et à mesure, lorsque je me confronterai à de nouvelles situations...
(C'est d'ailleurs comme ça que j'ai découvert, subrepticement, que je suis devenue bonne en négociations,...à force de marchander la moindre banane ou le moindre trajet en taxi ;-))

Ce qui est sûr, et ce que je peux d'ores et déjà affirmer, c'est que j'ai pris la mesure (en partie) de mon mode de fonctionnement : je sais comment me motiver, trouver les repères qui me sont essentiels, me rassurer, ou au contraire, me faire peur...
(Je repense à cette fameuse nuit où, perdue dans Singapour, avec mes sacs à dos vissés sur les épaules, je cherchais désespérément un lit pour la nuit, et où mon imagination s'est mise à cavaler sans contrôle ! Je crois que je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie : c'est comme ça que j'ai pris la fuite de façon complètement hallucinante devant un pauvre réceptionniste un peu maladif que j'avais pris pour un mort vivant (sisi ;-) !))

Et puis, finalement, je crois que j'ai trouvé ce que je partais chercher : la découverte, l'étonnement, et les rencontres...

Aujourd'hui, 4 mois après mon retour, j'ai toujours du mal à synthétiser ce que j'ai vécu. Pour moi, ce tour du monde est encore une juxtaposition d'images, de rencontres, d'émotions, de parfums, de saveurs, de découvertes, et d'étonnements...
Une juxtaposition d'idées et d'inspirations, aussi ...

Récemment, j'ai repensé à une anecdote : au Brésil, quelques semaines après mon départ, j'avais rencontré Katarina, une allemande qui finissait son tour du monde. Elle rentrait à Berlin le lendemain...
30 ans, ancienne journaliste, dépitée, épuisée, au bord des larmes : je l'avais invitée à dîner, pour la réconforter...
Elle ne voulait plus parler de son tour du monde, elle disait qu'elle n'en avait retiré qu'une seule chose : que ça n'était pas fait pour elle, qu'elle avait la tête trop pleine d'images, qu'elle était saturée, à bout de forces, dégoûtée de ce trop plein...

Maintenant que j'ai bouclé le mien, je comprends mieux ce qu'elle me disait : moi aussi, je suis saturée d'images, d'idées et d'intuitions...
Mais contrairement à elle, je n'en suis pas dégoûtée : je pense qu'il faut laisser le temps à tout ça de germer, et de faire son chemin dans le labyrinthe de mon cerveau...

Décider d'être tourdumondiste, pour moi, c'est décider de vivre une vie inspirée... (oui, je sais, je fais dans le cliché, cet après-midi...mais il en faut bien un de temps en temps, non ?)

Justement, toute la difficulté est là : « tourdumondiste », ça n'est pas un statut qui prend fin au retour, c'est un statut « à vie ».
Et c'est un fait : c'est nettement plus dur d'avoir une vie inspirée dans le quotidien à la maison qu'en mode baroudeur des temps modernes, sur un glacier patagonien ou sous une yourte mongole !

Tout le travail du « tourdumondiste » revenu est, finalement, de dépasser cette impasse du retour, ce pataugeage des premiers mois sans idées, cette tentation de la fuite en avant et de trouver l'énergie de construire une vraie vie inspirée...
Pas facile, facile...

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