Près de trois mois après, je me souviens...

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France - A la maison
de Moi!, le 23-11-2007

Près de trois mois après, je me souviens...

Je suis rentrée...
Trois mois déjà !
Je trie mes photos, tourne et retourne les pages de mes carnets, et, pour échapper à ce temps d'hiver qui se prépare en France, je me souviens...

Je me souviens de cette vie de bohême, où je me levais sans jamais savoir ce que me réservait la journée, où je dormirais le soir, sans savoir non plus quelles rencontres j'allais faire, ni quel serait mon lot de galères, mon lot de découvertes ou mon lot de jolies surprises...

Je me souviens de ces voyages, de ces trajets parfois sans fin...
Je me souviens...
...de ces paysages qui défilent par les vitres d'un train ou d'un autocar brinquebalant,
...de ces moment d'errance, quand, transformée en sac à dos sur pattes, je me traînais, à bout de force, à la recherche d'un lit dans une ville inconnue,
...de ces nuits aux postes frontières russes ou mongoles, où, dans un demi-sommeil, je tentais de comprendre le ballet des lampes torches que maniaient des soldats à l'extérieur du train,
...de ces arrêts « essence » improbables au plein milieu du désert en Patagonie : la seule station à des centaines de kilomètres à la ronde, format « ranch esseulé »...Ambiance d'un autre monde dans cette cafétéria vaguement éclairée par deux néons, où trois routiers finissaient leurs enchiladas...
...de ces voisins de trajet, qui, pour 2 heures, ou 2 jours, occuperont le siège ou la couchette à côté de moi et partageront mes émerveillements, mes craintes ou mes somnolences...
...de ces files d'attentes au samovar pour obtenir un peu d'eau chaude, pour un thé ou des nouilles chinoises, dans un transibérien qui traversent les forêts de l'Oural...
...de ces rencontres brèves au détour d'une gare routière, le temps d'échanger des bons plans de voyageurs, et un ou deux thés chauds...

Je me souviens...
...de ces paysages majestueux : les glaciers qui dégoulinent le long des vallées, les nuages d'une tempête qui se lève sur le canal de Magellan, les rochers abrupts des montagnes du Laddakh, les pierres glissantes de la Grande Muraille, les plages blanches sous le soleil, les temples balinais dans la brume, et tant d'autres...
...de ces sempiternels « Oulou-ourouuuuuuuuu ! Oulou-ourouuuuuuuuuu ! Ou-Ou-lou-ou-rou ! » des cassettes audio mongoles, que nous écoutions en boucle, dans la jeep qui bondissait sur les steppes ...
...de cette régate dans l'hémisphère sud, sur le bateau de la maman de Sally, en Australie, perdue de peu, parce qu'on avait "oublié" une bouée ;-)...

Je me souviens...
...du bonheur des repas brésiliens : installés sur la plage, au son du reggae, à déguster une « moqueqa de peixe » (marmite de poissons épicée) ou une « carne do sol » (littéralement, une viande du soleil, viande séchée presque caramélisée)
...des filandres immondes de la bosse de zébu qui trônait sur mon assiette, ou de ces petites boulettes de viande de rat au goût si fort...
...des steaks argentins géants...et de ce sandwich mangé sur le pouce, à Ushuaia : tranche fine de steak tout juste barbecutée, toute justeuse fromage qui commence à fondre dans une baguette croustillante à souhait... !
...du goût infâme de l'espèce de fromage à la faisselle, sorti d'une casserole qui macérait à même le sol, sous le buffet de la yourte en Mongolie, et que nous sortait la mamie, avec un grand sourire, à chaque petit déjeuner...
...de mon escapade Carrefour à Singapour : un vrai régal que de se replonger dans des produits français, ne serait ce que le temps d'un pique-nique !
...de mes poings serrés pour faire passer le thé salé au beurre rance de yak...
...de la tête d'Antoine apercevant le plat de « sweet steamed pork » qu'il avait commandé dans un resto chinois : une platrée de riz, surplombée par deux filets verdâtres arrosés copieusement de...sucre en poudre !
...du goût du mouton séché...j'en ai tellement avalé en Mongolie, que je n'ai plus moyen de l'oublier !
...de mon infinie lassitude à l'égard du riz blanc...

Je me souviens...
...de cette mamie balinaise, le dos cassé par le travail dans les rizières, qui n'a vu en moi qu'une sale touriste riche...et qui m'a chassée du chemin à grands coups de serpe...
...de cet homme arrogant, dur, et agressif, qui travaillait à charger les bagages dans les bus en Patagonie, et qui avait pris mon sac en otage, pour que je lui donne de l'argent...
...de ces chauffeurs de taxi, aux regards torves, obséquieux, puis agressifs, qui profitaient de mon statut de fille pour faire marcher leur imagination ou essayer de remplir leur porte-monnaie...
...de ce provodnist russe (responsable de wagon du transibérien) me hurlant dessus de lui donner des dollars pour rembourser la serviette qu'on m'avait « subtilisée »...avant de me claquer la porte au nez, de mauvaise foi, une fois que j'avais pu remettre la main sur la dite serviette...
...de ce militaire indien posté devant moi, son entrejambe bien écarté pile devant mon visage, et de cet autre, cet adolescent dans la rue du vieux Dehli, qui profite d'une bousculade pour me tâter les seins...

Je me souviens...
...du déchirement et des doutes du départ...
...de ce moment précis, où à demi somnolente dans l'avion qui m'emportait vers Rio, j'ai enfin réalisé que je partais pour sept mois...
...des coups de blues entre deux, des trous de communication avec mon amoureux, de la fatigue...
...du manque de la vie facile
...du manque de la F
rance, des amis, et de la famille...
...et du manque du voyage, une fois rentrée...
...des hésitations du retour...


Je me souviens...
...du bonheur de déplier mon duvet, mon paréo et mon foulard, tous les soirs, pour m'endormir dedans...un chez-moi minimaliste, mais suffisant pour retrouver mes repères...
...d'une manière générale, du bien être que me procurait le contact avec mes affaires : mes sacs, mes livres, ma mascotte, bref, mes petites propriétés à moi...on a tellement besoin de ses repères, même en mode baroudeuse de l'extrême ;-)
...de ce papi à qui j'achetais ma mangue quotidienne les premiers soirs de mon voyage, à Rio...J'avais réussi en 2 jours, à me recréer des habitudes, des liens, des complicités, mon quotidien, à l'autre bout du monde...

Je me souviens...
...de ces sourires,
...de ces sourires parfois bien édentés
...de ce gamin déguenillé, dans une rue de Salvador, au Brésil, qui m'a rattrapée, dans la rue, pour m'empêcher de foncer tête baissée et sacs au dos, dans une rue coupe-gorge...
...du visage tellement improbable de « Mamie Moustache » qui portait si bien son surnom, cachée derrière ses lunettes d'informaticienne des années 50...
...de ces chauffeurs de bus, qui s'émouvaient toujours à me voir voyager seule, et me chouchoutaient comme une petite fille... ...de ce petit gamin mongol, peu habitué aux légumes, et à qui nous avions offert une carotte : il tentait désespérément de la cacher dans ces joues comme un hamster !
...de tous ces gens que j'ai rencontrés et qui m'ont tant apporté (voir rubrique à venir...)

Je me souviens aussi de la joie que j'avais à découvrir vos messages sur ce blog, votre soutien, votre intérêt, et vos lectures...

Je me souviens de toutes ces images et toutes ces odeurs, de tous ces bruits et de tous ces goûts...qui ont fait ce voyage.
Je me souviens de toutes ces rencontres et de toutes ces conversations, de toutes ces découvertes et de toutes ces expériences, de toutes ces surprises et de toutes ces déconvenues, aussi...
C'est marrant : même trois mois après mon retour, je suis encore capable de décrire chaque lit où j'ai dormi ces sept derniers mois...

Je me souviens d'autant plus que j'étais seule pendant longtemps à tout imprimer...
Je me souviens et je rêve de repartir... !
Et vous, je ne vous aurais pas un peu donné envie, non ? ;-)

Il y a une dernière chose que je voudrais ajouter...quelque chose d'un peu plus personnel, et d'un peu plus hermétique...
Et pourtant si important à mes yeux, après ce premier voyage en solitaire...

Quelque chose dont je me souviens très bien...
Quelque chose d'aiguë qui m'a frappé insidieusement quand je ne m'y attendais pas...

Je me souviens du premier contact avec le sentiment de liberté absolue...
Pas celui qu'on éprouve, heureux, repu, lorsque, content de soi, on pense enfin avoir pris le contrôle de sa propre vie... Non ! Pas celui-là...Celui, justement, de non contrôle absolu, de délestage complet de repères et d'attachements...

Bref, la vie sans contrainte, prise au sens le plus littéral du terme :
Seule, à l'autre bout du monde, sans obligation d'itinéraire, ni de programme, sans horaire, sans projet, sans personne avec qui débattre ou partager...
Seule avec un seul sac à dos, et assez d'argent pour avoir le luxe de s'en détacher...
Seule en se sachant assez forte pour survivre...
Seule sans avoir à rendre de comptes, sans obligation de donner des nouvelles ou une position et en se sachant seule à décider ou non de communiquer...
Seule et loin, là où aucun oeil connu ne peut porter aucun jugement...

Le fameux vertige de la liberté...
C'était 4 mois après mon départ. Ca m'est tombé dessus sans prévenir.

Je me souviens du délicieux frisson de se savoir « sur le fil », de sentir qu'il suffit de peu, d'une seule petite décision individuelle, pour basculer, tout chambouler, couper les ponts avec la vie d'avant...
Je me souviens de ce moment très précis, où la tentation de larguer les amarres m'est apparue, et de ce vertige qui m'a envahi, physiquement pendant quelque temps...
Je me souviens du temps de réflexion qui a suivi, de la remontée, quand j'ai compris qu'une vie réellement libre et sans contraintes n'était qu'un cheminement vers la déstructure et l'errance...

Je me souviens des rechutes, des hésitations, des tentations...et du point final, conclusion à ce monologue déraisonné.

Je me souviens des quelques rencontres avec de ces « paumés du voyage »...errant quelque part dans un monde parallèle, ces fantômes qui ne sont plus que l'ombre du baroudeur qu'ils prétendent être, qui parlent de découvertes et de rencontres et refusent de voir la réalité de leur solitude...

J'ai réussi à y échapper.
Je vois clairement le côté déraisonnable de ces tentations, maintenant, dans notre environnement de bon sens... Me croyez-vous si je vous dis que je le voyais moins là bas ?

Une petite note au passage :
Je sais déjà ceux qui, en lisant ces quelques lignes, fronceront les sourcils, s'indigneront de ces idées qui ont pu, un jour me traverser l'esprit, me taxeront d'exagération peut être, me jugeront certainement et hausseront les épaules, enfin, devant ces aveux...
Je ne me lancerai dans aucun débat... Pour qui ne les a jamais vécus ne serait-ce qu'une fois, ces tourbillons paraissent si exagérément improbables, et puis, si égoïstes, et si éloignés de notre bon sens commun...

Je proposerai simplement ceci : essayez une fois, rien qu'une fois, ce petit exercice d'imagination.

Télé-transportez vous dans un endroit paradisiaque, facile et intuitif : plages, mer chaude, palmiers, vie facile, et partout, partout, des gens de passage, qui dansent, font la fête, rient, et vous étourdissent...
Faites l'effort de couper tous les ponts avec vos repères actuels : vous n'avez plus de travail en France, aucune obligation légale à rentrer et suffisamment d'argent pour vivre suffisamment de temps sans y penser...
Vous êtes seul ici, personne ne vous connaît.
Vos soucis familiaux, relationnels, personnels ont disparu...la France est si loin.

Seuls comptent pour le moment, le soleil qui chauffe, la facilité de la vie au bord de la plage, et tous ces sourires de gens qui ne vous connaissent pas mais vous aiment éphémèrement pour ce que vous représentez : un voyageur souriant, tranquille, insouciant et méprisant le futur...

Essayez, fermez les yeux, laissez vous emporter...
Finies les journées programmées, finies les obligations sociales et familiales, finis les rapports hiérarchiques en tous sens...
Fini, tout ce qui vous pèse...
Ici, et maintenant, vous avez la possibilité de couper tout les ponts, de tout effacer et de tout recommencer...

Dites moi, ce vertige, vous ne le sentiriez pas un peu, là, quelque part, tapi au fond de votre estomac... ?
Allez ! Il est temps de filer : on se réveille !

Certes, pour beaucoup, il n'y a ni danger, ni vertige : la vie sans contraintes est irréaliste et non souhaitable.
Affaire classée.

Pour d'autres, échappant peut être plus facilement à la dictature du bon sens, le vertige est bien réel, les questions bien présentes et la frontière parfois bien fine... Mais ils sentent les risques, ils joueront à se faire peur, comme moi, et finiront par rentrer...

Certains, enfin, ne sauront pas lutter et se laisseront emporter, doux rêveurs, par cette sirène déstructurante...

Risque à prendre... !

 

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Commentaires sur cet article
Zakari Gilbert
Bonjour, merci pour ces écrits partagés. J'ai apprécié ton sens de l'humour, particulièrement les passages en Russie, parce que j'y ai voyagé et séjourné plusieurs fois et que je suis attaché à ce pays. J'ai beaucoup aimé ta dernière page où tu conclus sur le vertige de la liberté absolu...

Bye!

Zakari
www.photozak.webs.com
 
Adrien

Très belle page Cécile

Merci de partager ces pensées fortes, d'autant plus que pour ma part je n'ai encore passé qu'une première nuit dans mon vrai lit!


En ce qui concerne la dernière partie, j'ai deux commentaires que je voudrais partager.
D'une part, tous nous revons ce voyage à la limite de la rupture, sans savoir comment le materialiser; celui qui te jugera pour tes pensees (et ta franchise) est probablement de ceux qui se seraient laissés aller...
Mais surtout, dans mon experience, je commence a voir que la limite s'efface, devient floue pour mieux reculer... on s'expose pour voir ou l'on va s'arreter, et soudain la frontiere n'est plus innaccessible. Si on y arrive de front, on s'y heurte, mais on est si bien près de cette ligne, plus on la regarde et plus elle est floue, plus on la longe et plus elle devient le lieux central, le point d'équilibre...
L'errance, danger écarté, aurait été un accident. L'addiction irrémédiable, c'est celle du funambule...

Alors perdu pour perdu, soyons contagieux!



 

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